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Dimanche 14 aout, 2005
2003 - Ça commence ... ou plutôt ça continue...
Auto célébration d'un anticolonialiste primaire.
Le 13 janvier 2003, la revue l’Histoire a organisé au
Forum des Halles une projection privée du film
d’Hervé Bourges et Alain Ferrari: Un parcours
algérien - Naissance d'une nation (1956-1962). A cette
séance assistaient des journalistes français entourant
Michèle Cotta, des représentants de l'ambassade
d'Algérie en France, des Algériens résidant
à Paris, des porteurs de valises et quelques historiens parmi
lesquels Guy Pervillé, chargé de mener les débats,
Maurice Vaisse et Bruno Etienne.
Le double titre du film indique bien quel est son objet : il s'agit de
glorifier les nationalistes algériens, et surtout, à
travers eux, celui qui leur apporta un actif soutien. En 1962, alors
qu’un million d’Européens devaient fuir
l’Algérie, que l’armée française
rembarquait, que les malheureux harkis, abandonnés et
désarmés, étaient laissés sur place
où ils se faisaient bientôt massacrer, en sens inverse,
Hervé Bourges venait à Alger offrir ses services. Lorsque
Ahmed Ben Bella écarta les signataires des accords
d’Évian et s’empara du pouvoir, notre héros
devint son conseiller à la présidence de la
République. Cette collaboration dura jusqu’à ce
qu’à ce qu’en 1965, un nouveau coup
d’État militaire chasse à son tour Ahmed Ben Bella.
Dans Mémoire d’éléphant, Hervé
Bourges a décrit comment il fut alors arrêté et
torturé avant d’être libéré
grâce à diverses interventions françaises. On
était en 1966. Il réintégra alors la France.
Aujourd’hui, il se présente comme l’homme qui ne
s'est jamais trompé, l’homme qui ne regrette rien.
Les témoins appelés à la barre participent à cette auto célébration.
En premier, se présentent les héros du FLN : Ben Bella,
Boumaza et Ali Haroun (le chef de la Fédération FLN de
France). Ils font valoir l'aide efficace qu’apporta le
héros du film aux prisonniers membres du FLN. A
l’époque il n’était encore que conseiller du
Garde des Sceaux Edmond Michelet. Dans le film, sa complaisance envers
le FLN reçoit la caution de Pierre Messmer qui vient candidement
dire que si lui refusait les grâces des condamnés à
mort, en revanche Edmond Michelet les acceptait toutes.
Suivent d’autres témoignages d’admiration :
l’avocat Vergès, défenseur des inculpés du
FLN, souligne son habileté juridique, le journaliste Duquesne,
exprime son enthousiasme pour l’homme qui monta Antigone dans les
ruines de Djemila etc
Ce film devrait, nous dit-on, être diffusé en février par Antenne 2 et FR5.
S’il se limitait à l’auto célébration
d'un idéologue, il laisserait l'opinion indifférente.
Mais il présente la guerre d'Algérie de façon
partisane et s’acharne contre l'armée française.
Celle-ci n'aurait fait que réprimer et torturer. Les lieux de
torture sont d’ailleurs longuement visités : la villa
Susini, la villa des Roses, le centre d’interrogatoire de
Sétif. Après le départ de l’armée
française, leurs instruments rudimentaires, potences et
baignoires fangeuses, sont curieusement restés en place et ont
été miraculeusement conservés. Madame Halimi
décrit avec force détails les tortures auxquelles aurait
été soumise l’une de ses clientes, alors qu'on sait
maintenant, par les archives de la Commission de Sauvegarde, que les
accusations portées bien tardivement par cette plaignante sont
non seulement douteuses, mais mises à mal par trois rapports
médicaux successifs établis par cinq professeurs, dont
l'éminent Jean-Louis Funck-Brentano, lesquels écrivent
n’avoir observé aucune trace de violence corroborant ses
dires.
A côté de ces longues séquences sur la torture, le
film présente comme vérités historiques quelques
mensonges qui deviennent lassants à force d’avoir
été trop souvent ressassés et démentis:
- le prétendu génocide, en mai 1945, de 45.000
Algériens, une légende persistante. Rappelons que le 8
mai 1945, jour de l’armistice mettant fin à la seconde
Guerre mondiale, et alors que tous les Européens d’Afrique
du Nord en âge de porter les armes avaient franchi le Rhin dans
les rangs de la 1ère Armée française et de la
2ème DB, une émeute éclata à Sétif
et dans une partie du Constantinois. Le Maire de Sétif, Deluca,
" un ami des Arabes " écrira plus tard Ferhat Abbas dans
Autopsie d’une guerre (édition Garnier), fut
massacré ainsi que quelques dizaines d’autres
Européens. La répression qui suivit fut
sévère mais elle ne dura que quelques jours.
Dans un pays montagneux dont la population rurale est dispersée
dans de multiples vallées comme l’est celle de Kabylie, il
est impossible, en un laps de temps aussi court, et quels que soient
les moyens utilisés (or, sur place, à
l’époque, ils étaient particulièrement
maigres), de tuer 45.000 personnes. Le bilan des adversaires
tués en huit longues années de guerre, de 1954 à
1962, par toute l’armée française, cette fois
puissamment équipée d’hélicoptères,
d’avions, de blindés et d’artillerie, est de 150.000.
Comment les rares unités restées stationnées en
Algérie en mai 1945 auraient-elles pu, en quelques jours, tuer
45.000 personnes ? Des historiens sérieux, le professeur
Jeauffret, le professeur Ageron, se sont penchés sur ce
douloureux épisode. Les pertes auxquelles ils aboutissent, et
qu’il faut certes déplorer comme toutes les pertes, sont
incomparablement moindres.
Que cherche l’auteur du film en reprenant cette accusation
à laquelle plus personne ne croit ? Le chef du gouvernement
d’alors était le général De Gaulle. Veut-il
soutenir que ce dernier aurait ordonné un génocide ?
- le massacre de 200 manifestants le 17 octobre 1961 à Paris. Ce
massacre a été démenti par l'historien JP Brunet,
professeur à l’École normale supérieure,
- l’adhésion unanime du peuple algérien à la
Révolution. Cette thèse nie l’existence d’un
parti français dans la population autochtone. Pourtant ce parti
a été capable de lever plus de 300.000 combattants :
harkis, moghaznis, engagés volontaires dans les unités
régulières etc, qui tous ont joué un rôle
essentiel dans la guerre,
- les sévices exercés dans les prisons : ils ont
été contredits par la Commission de Sauvegarde des droits
et liberté.
S’il s’attarde ainsi complaisamment sur des faits pour le
moins controversés, le film de M. Bourges passe en revanche
totalement sous silence quelques réalités pourtant bien
visibles de la guerre d’Algérie:
- aucune image sur le terrorisme FLN qui, en 1956-57, tuait environ 300
musulmans et 50 européens chaque mois, sans compter ceux
qu’il se contentait de mutiler ; rien non plus sur les supplices
infligés aux djounouds suspectés de trahison ; rien
surtout, nous y reviendrons, sur les horreurs infligées à
des dizaines de milliers de harkis après
l’indépendance,
- rien sur les massacres d’El Halia, sur la chasse aux
messalistes, sur la terreur que faisait régner le sinistre
Amirouche, sur ces villages dont la population musulmane tout
entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, a
été assassinée pour n’avoir pas
été assez docile ; rien sur l'égorgement d'une
douzaine de subordonnés de l'aspirant Benchérif lors de
la désertion de celui-ci en janvier 1957,
- rien sur l'enlèvement, après 19 mars 1962, date du
cessez-le-feu, de 3.000 Européens, ni sur le massacre de ceux
d’Oran, le 5 juillet de la même année,
- aucune allusion à la xénophobie d’un autre
âge des dirigeants du FLN, qui instituèrent en 1963 un
code raciste de la nationalité et imposèrent quelques
années plus tard un code de la famille moyenâgeux.
Les aspects positifs de la présence de l’armée
française, son action éducative et humanitaire, sont
totalement occultés. Elle a pourtant fourni :
- 2.000 instituteurs supplémentaires, tandis que, pour sa part,
le FLN brûlait les écoles ou même, parfois,
crucifiait leurs institutrices sur la porte de leurs classes,
- 340 EMSI, à la fois infirmières, éducatrices et
assistantes sociales, pour moitié musulmanes, qui
créèrent notamment 300 Cercles féminins,
- 700 officiers SAS qui se substituèrent dans le bled à
des services publics souvent notoirement insuffisants et
gérèrent des centaines de communautés rurales, y
faisant régner la sécurité et la concorde,
- 4.800 moniteurs qui animèrent 300 foyers de jeunes et 700 foyers sportifs etc.
Motus sur les réformes introduites par le Président Patin
et par la commission Gerthoffer en vue de rapprocher la Justice du
terrain et de réduire au strict minimum, notamment par la
création de quatorze tribunaux supplémentaires, les
dérapages auxquels donne inévitablement lieu toute guerre.
Complet mutisme sur les enjeux humains de ce dramatique conflit. Quel
devait être le sort de ces Européens que la France avait
attirés ou transportés (le terme déporté
n’avait pas encore été forgé) quatre ou cinq
générations auparavant ? Ils s’étaient
battus pour elle dans toutes les guerres (Douaumont, les Dardanelles,
Cassino, la prise de Toulon, la bataille d’Alsace etc).
D’avril 1943 à mai 1945, 20.000 d’entre eux avaient
été tués au combat contre les Allemands, pertes
égales, pour une population cinquante fois moindre, à
celles subies par l’armée française toute
entière durant les huit années de la guerre en
Algérie. Les nationalistes extrémistes ne leurs offraient
pour toute alternative que la valise ou le cercueil. Le temps
n’était-il pas venu de manifester une certaine
solidarité nationale envers ces Français dont
l’existence même était menacée ?
Que dire enfin du sort des Français-musulmans ayant pris parti
pour une évolution de l’Algérie en communion avec
la France ? Apparemment, Hervé Bourges ne semble pas avoir eu
connaissance de ce qu’il est advenu de ces malheureux tandis
qu’il prodiguait ses conseils à la présidence
algérienne.
Lors du débat qui a suivi la présentation du film,
l'historien Guy Pervillé, chargé de l’arbitrer, a
évité avec sa courtoisie habituelle de critiquer trop
frontalement ses auteurs. Il a pourtant estimé qu' " un film
différent aurait donné une autre image de la guerre
d'Algérie ". Il a également rappelé qu'il y eut
quatre fois plus de musulmans en armes dans le camp français que
du côté du FLN, et que ce dernier a tué bien
davantage de civils (européens et musulmans) que de soldats
français.
J’ai réussi à prendre la parole : " Je suis Officier. J’étais en Algérie.
Si j'en crois les auteurs du film, ai-je déclaré, j'ai
torturé des Algériens pendant cinq ans. Pourtant, depuis
20 ans, je travaille à faire surgir la vérité. Non
pas celle qui cherche à s’imposer par des images
fabriquées après coup, mais celle de l’historien
(que je suis également), cette vérité qui
s’appuie sur les preuves qu’on trouve notamment dans les
archives, ces archives que je fouille régulièrement
depuis vingt ans, et que je publie dès que j’en
découvre d’inédites ".
Soulignant les non-dits et les contre-vérités de cette
histoire partisane, j’ai alors posé la question du but
poursuivi. " Ne serait-il pas de promouvoir la repentance
unilatérale de la France, au risque d’écœurer
les milliers de combattants qui ont fait leur devoir, et de conforter
les sentiments anti-français d’une partie des
immigrés ? " Cette hypothèse a soulevé quelques
mouvements de protestation. Pourtant, en souhaitant " que la France
reconnaisse ses crimes contre l'humanité ", l’un des
intervenants algériens lui a conféré un certain
crédit.
Dans ses réponses aux questions, Hervé Bourges s'est
surpassé dans l’auto satisfaction. Que ses actes se soient
situés durant la guerre d’Algérie ou qu’ils
aient été postérieurs (il a longuement
insisté sur son rôle au sein du gouvernement
algérien et la deuxième partie du film concernera les
années 1962 à 1965), il ne se décerne que des
éloges.
Il ne semble pas s'être aperçu qu'en ralliant dès
1962 l’aile la plus dure du nationalisme algérien, il
cautionnait une division de l'Algérie qui dure encore. Ni
qu’il prenait ainsi parti en faveur de l'avènement d'un
régime de dictature militaire arabo-musulmane, source de
corruption et d’appauvrissement économique et culturel,
dont la réforme, quarante ans après, n’est encore
que timidement amorcée.
Il n'a pas davantage pris conscience du fait qu'en diffusant un film
aussi partial et aussi engagé, il contrevient à la
neutralité qui devrait inspirer les actes de celui que le
Gouvernement français a chargé d’organiser
l'année de l'Algérie en France.
Cette mauvaise action ne fait guère progresser
l’indispensable réconciliation franco-algérienne.
Celle-ci est souhaitée par tous.
Personne, même parmi les proches des victimes des viols et des
massacres, ne souhaite une revanche. Nul ne rêve d’un
nouveau débarquement à Sidi-Ferruch. Quel ancien
combattant de la guerre d’Algérie, quel Pied-noir, quel
Harki ou fils de Harki n’appelle de ses vœux une paix
durable et juste entre les deux pays ? Mais qui accepterait de renoncer
pour autant à la vérité qui est due au respect des
ancêtres, des morts et des disparus ?
Suivant la vigoureuse formule de l’historien Guy Pervillé,
la réconciliation suppose la reconnaissance réciproque
des faits qui méritent d'être honorés et de ceux
qui ne le méritent pas.
Signé : Maurice Faivre et René Mayer
http://nice.algerianiste.free.fr/pages/faivre.html |
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