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mercredi 27 juillet, 2005
Lettre
adressée à René Bazin, de l'Académie
française, président de la Corporation des publicistes
chrétiens, parue dans le Bulletin du Bureau catholique de
presse, n° 5, octobre 1917.
Source : archives familiales, famille de René Bazin. JESUS
CARITAS—Tamanrasset, par Insalah, via Biskra, Algérie.29
juillet 1916.
MONSIEUR,
Je vous
remercie infiniment d'avoir bien voulu répondre à ma
lettre, au milieu de tant de travaux, et si fraternellement.J e
pourrais, m'écrivez-vous, vous dire utilement la vie du
missionnaire parmi les populations musulmanes, mon sentiment sur ce
qu'on peut attendre d'une politique qui ne cherche pas à
convertir les musulmans par l'exemple et par l'éducation et qui
par conséquent maintient le mahométisme, enfin des
conversations avec des personnages du désert sur les affaires
d'Europe et sur la guerre.
I — Vie du missionnaire parmi les populations musulmanes
Habituellement
chaque mission comprend plusieurs prêtres, au moins deux ou trois
; ils se partagent le travail qui consiste surtout en relations avec
les indigènes (les visiter et recevoir leurs visites) ;
œuvres de bienfaisance (aumônes, dispensaires) ;
œuvres d'éducation (écoles d'enfants, écoles
du soir pour les adultes, ateliers pour les adolescents) ;
ministère paroissial (pour les convertis et ceux qui veulent
s'instruire dans la religion chrétienne). Je ne suis pas en
état de vous décrire cette vie qui, dans ma solitude au
milieu de populations très disséminées et encore
très éloignées d'esprit et de cœur, n'est
pas la mienne... Les missionnaires isolés comme moi sont fort
rares. Leur rôle est de préparer la voie, en sorte que les
missions qui les remplaceront trouvent une population amie et
confiante, des âmes quelque peu préparées au
christianisme, et, si faire se peut, quelques chrétiens. Vous
avez en partie décrit leurs devoirs dans votre article : " Le
plus grand service " (Écho de Paris, 22 janvier 1916). Il faut
nous faire accepter des musulmans, devenir pour eux l'ami sûr,
à qui on va quand on est dans le doute ou la peine, sur
l'affection, la sagesse et la justice duquel on compte absolument. Ce
n'est que quand on est arrivé là qu'on peut arriver
à faire du bien à leurs âmes. Inspirer une
confiance absolue en notre véracité, en la droiture de
notre caractère, et en notre instruction supérieure,
donner une idée de notre religion par notre bonté et nos
vertus, être en relations affectueuses avec autant d'âmes
qu'on le peut, musulmanes ou chrétiennes, indigènes ou
françaises, c'est notre premier devoir : ce n'est
qu'après l'avoir bien rempli, assez longtemps, qu'on peut faire
du bien.Ma vie consiste donc à être le plus possible en
relation avec ce qui m'entoure et à rendre tous les services que
je peux. À mesure que l'intimité s'établit, je
parle, toujours ou presque toujours en tête à tête,
du bon Dieu, brièvement, donnant à chacun ce qu'il peut
porter, fuite du péché, acte d'amour parfait, acte de
contrition parfaite, les deux grands commandements de l'amour de Dieu
et du prochain, examen de conscience, méditation des fins
dernières, à la vue de la créature penser à
Dieu, etc., donnant à chacun selon ses forces et avançant
lentement, prudemment.Il y a fort peu de missionnaires isolés
faisant cet office de défricheur ; je voudrais qu'il y en
eût beaucoup : tout curé d'Algérie, de Tunisie ou
du Maroc, tout aumônier militaire, tout pieux catholique
laïc (à l'exemple de Priscille et d'Aquila), pourrait
l'être. Le gouvernement interdit au clergé séculier
de faire de la propagande anti-musulmane ; mais il s'agit de propagande
ouverte et plus ou moins bruyante : les relations amicales avec
beaucoup d'indigènes, tendant à amener lentement,
doucement, silencieusement, les musulmans à se rapprocher des
chrétiens devenus leurs amis, ne peuvent être interdites
par personne. Tout curé de nos colonies, pourrait s'efforcer de
former beaucoup de ses paroissiens et paroissiennes à être
des Priscille et des Aquila. Il y a toute une propagande tendre et
discrète à faire auprès des indigènes
infidèles, propagande qui veut avant tout de la bonté, de
l'amour et de la prudence, comme quand nous voulons ramener à
Dieu un parent qui a perdu la foi... Espérons qu'après la
victoire nos colonies prendront un nouvel essor. Quelle belle mission
pour nos cadets de France, d'aller coloniser dans les territoires
africains de la mère patrie, non pour s'y enrichir, mais pour y
faire aimer la France, y rendre les âmes françaises et
surtout leur procurer le salut éternel, étant avant tout
des Priscille et des Aquila !
II — Comment franciser les peuples de notre empire africain
Ma
pensée est que si, petit à petit, doucement, les
musulmans de notre empire colonial du nord de l'Afrique ne se
convertissent pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue
à celui de la Turquie : une élite intellectuelle se
formera dans les grandes villes, instruite à la
française, sans avoir l'esprit ni le cœur français,
élite qui aura perdu toute foi islamique, mais qui en gardera
l'étiquette pour pouvoir par elle influencer les masses ;
d'autre part, la masse des nomades et des campagnards restera
ignorante, éloignée de nous, fermement mahométane,
portée à la haine et au mépris des Français
par sa religion, par ses marabouts, par les contacts qu'elle a avec les
Français (représentants de l'autorité, colons,
commerçants), contacts qui trop souvent ne sont pas propres
à nous faire aimer d'elle. Le sentiment national ou barbaresque
s'exaltera dans l'élite instruite : quand elle en trouvera
l'occasion, par exemple lors de difficultés de la France au
dedans ou au dehors, elle se servira de l'islam comme d'un levier pour
soulever la masse ignorante, et cherchera à créer un
empire africain musulman indépendant.L'empire
Nord-Ouest-Africain de la France, Algérie, Maroc, Tunisie,
Afrique occidentale française, etc., a 30 millions d'habitants ;
il en aura, grâce à la paix, le double dans cinquante ans.
Il sera alors en plein progrès matériel, riche,
sillonné de chemins de fer, peuplé d'habitants rompus au
maniement de nos armes, dont l'élite aura reçu
l'instruction dans nos écoles. Si nous n'avons pas su faire des
Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen
qu'ils deviennent Français est qu'ils deviennent
chrétiens. Il ne s'agit pas de les convertir en un jour ni par
force mais tendrement, discrètement, par persuasion, bon
exemple, bonne éducation, instruction, grâce à une
prise de contact étroite et affectueuse, œuvre surtout de
laïcs français qui peuvent être bien plus nombreux
que les prêtres et prendre un contact plus intime.Des musulmans
peuvent-ils être vraiment français ? Exceptionnellement,
oui. D'une manière générale, non. Plusieurs dogmes
fondamentaux musulmans s'y opposent ; avec certains il y a des
accommodements ; avec l'un, celui du medhi, il n'y en a pas : tout
musulman, (je ne parle pas des libres-penseurs qui ont perdu la foi),
croit qu'à l'approche du jugement dernier le medhi surviendra,
déclarera la guerre sainte, et établira l'islam par toute
la terre, après avoir exterminé ou subjugué tous
les non musulmans. Dans cette foi, le musulman regarde l'islam comme sa
vraie patrie et les peuples non musulmans comme destinés
à être tôt ou tard subjugués par lui musulman
ou ses descendants; s'il est soumis à une nation non musulmane,
c'est une épreuve passagère ; sa foi l'assure qu'il en
sortira et triomphera à son tour de ceux auxquels il est
maintenant assujetti ; la sagesse l' engage à subir avec calme
son épreuve; " l'oiseau pris au piège qui se débat
perd ses plumes et se casse les ailes ; s'il se tient tranquille, il se
trouve intact le jour de la libération ", disent-ils ; ils
peuvent préférer telle nation à une autre, aimer
mieux être soumis aux Français qu'aux Allemands, parce
qu'ils savent les premiers plus doux ; ils peuvent être
attachés à tel ou tel Français, comme on est
attaché à un ami étranger; ils peuvent se battre
avec un grand courage pour la France, par sentiment d'honneur,
caractère guerrier, esprit de corps, fidélité
à la parole, comme les militaires de fortune des XVIe et XVIIe
siècles mais, d'une façon générale, sauf
exception, tant qu'ils seront musulmans, ils ne seront pas
Français, ils attendront plus ou moins patiemment le jour du
medhi, en lequel ils soumettront la France.De là vient que nos
Algériens musulmans sont si peu empressés à
demander la nationalité française : comment demander
à faire partie d'un peuple étranger qu'on sait devoir
être infailliblement vaincu et subjugué par le peuple
auquel on appartient soi-même ? Ce changement de
nationalité implique vraiment une sorte d'apostasie, un
renoncement à la foi du medhi...
III — Conversation avec des personnages du désert sur les affaires de l'Europe et sur la guerre
Je n'en ai
pas. Je n'ai jamais cessé de dire aux indigènes que cette
guerre est chose sans gravité : deux gros pays ont voulu en
manger deux petits ; les autres gros pays, tel que les Anglais, les
Russes et nous, leur font la guerre non seulement pour empêcher
cette injustice, mais pour ôter à ces deux voleurs la
force de recommencer ; quand ils seront bien corrigés et
affaiblis on leur accordera la paix ; cela durera ce que cela durera,
le résultat ne présente aucun doute, et nous avons
l'habitude d'aller lentement mais sûrement... Les gens de ce pays
reculé sont d'une telle ignorance que tout détail
supplémentaire les induirait en erreur : ils ne comprendraient
pas, et se feraient des idées fausses.
La main-d'œuvre polonaise
Votre article
sur la main-d'œuvre étrangère (L'Écho de
Paris du 28 mai 1916), et ce que vous y dites avec tant de
vérité des Polonais me porte à vous parler d'un
ami... qui a consacré sa vie à l'étude et au
relèvement de la Pologne, sa patrie ; il travaille à la
relever surtout par la pureté des mœurs,
l'austérité de la vie et le renoncement à
l'alcool. Voyant avec douleur beaucoup de Polonais partir annuellement
pour l'Amérique où ils perdent leurs âmes, il
cherche à détourner ce mouvement d'émigration vers
la France et les colonies françaises du Nord de l'Afrique,
Algérie, Maroc, Tunisie. Depuis trois ou quatre ans il a fait
parvenir des propositions à ce sujet aux autorités
françaises d'Algérie et du Maroc, offrant de diriger sur
ces pays des familles choisies de Polonais. Rien de ce qu il a
proposé n'a été exécuté jusqu'a
présent. L'heure viendra peut-être bientôt de
reprendre son idée et de l'appliquer non seulement à
l'Algérie, à la Tunisie et au Maroc, mais aussi à
la France...Les KabylesComme vous, je désire ardemment que la
France reste aux Français, et que notre race reste pure.
Pourtant je me réjouis de voir beaucoup de Kabyles travailler en
France ; cela semble peu dangereux pour notre race, car la presque
totalité des Kabyles, amoureux de leur pays, ne veulent que
faire un pécule et regagner leurs montagnes.Si le contact de
bons chrétiens établis en Kabylie est propre à
convertir et à franciser les Kabyles, combien plus la vie
prolongée au milieu des chrétiens de France est-elle
capable de produire cet effet.
Les
berbères marocains, frères des Kabyles, sont encore par
trop rudes ; ils seront pareils aux Kabyles, quand, comme eux, ils
auront soixante ans de domination française. Saint Augustin
aimait la langue punique, parce que, disait-il, c'était la
langue de sa mère : qu'était la race de sainte Monique
dont la langue était la punique ? La race berbère ? Si la
race berbère nous a donné sainte Monique et en partie
saint Augustin, voilà qui est bien rassurant. N'empêche
que les Kabyles ne sont pas aujourd'hui ce qu'étaient leurs
ancêtres du IVe siècle : leurs hommes ne sont pas ce que
nous voulons pour nos filles ; leurs filles ne sont pas capables de
faire les bonnes mères de famille que nous voulons.Pour que les
Kabyles deviennent français, il faudra pourtant que des mariages
deviennent possibles entre eux et nous : le christianisme seul, en
donnant même éducation, mêmes principes, en
cherchant à inspirer mêmes sentiments, arrivera, avec le
temps, à combler en partie l'abîme qui existe maintenant.
En me
recommandant fraternellement à vos prières, ainsi que nos
Touaregs, et en vous remerciant encore de votre lettre, je vous prie
d'agréer l'expression de mon religieux et respectueux
dévouement.Votre humble serviteur dans le Cœur de
Jésus.
Charles DE FOUCAULD
Le père de Foucauld sera béatifié le 13 novembre prochain.
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